Les défis de la petite enfance pour l’acquisition des connaissances

8 octobre 2023

« Le plus important, avec les enfants, c’est de s’assurer que leur éducation, dans le sens le plus large du terme – c’est à dire l’acquisition de connaissances mais aussi le développement des qualités humaines fondamentales – soit complète. C’est dans l’enfance que sont posées les fondations de la vie. » – Dalaï Lama Tenzin Gyatso

Les jeunes parents sont plus impliqués qu’auparavant dans l’éducation de leurs enfants. En effet, la parentalité moderne se veut moins intuitive et plus réfléchie. Être parent n’est plus un « métier » qui s’apprend « sur le tas » ! Le parent moderne est celui qui se forme et se renseigne autant que possible pour être le meilleur parent possible. Selon l’école parentale qui sera la sienne, il choisira une approche éducative plutôt qu’une autre. Cela va de pair avec la vague actuelle sur le développement personnel. L’adulte nouveau veut être efficace et optimal dans tous les domaines, y compris celui qui auparavant était laissé à l’intime, à la tradition ou à la religion, l’éducation de ses enfants..

Certains dénoncent cela comme une forme de nouveau narcissisme parental car les parents vont tout faire pour non seulement être performants, mais aussi que leurs enfants le soient également. Cette performance n’est pas entendue uniquement dans le domaine des connaissances académiques, mais de plus en plus dans le domaine émotionnel. À chaque attente parentale va correspondre une offre éducative particulière. La vague des écoles aux pédagogies alternatives, inspirées de maîtres à penser de la petite enfance comme Freinet, Montessori, ou Steiner, répond à ces différentes attentes. Les écoles publiques nationales ne s’y trompent pas non plus et adaptent petit à petit leurs programmes à ces nouvelles attentes parentales et sociétales. Ces institutions repensent les contenus académiques, les systèmes de notation et de sanctions ainsi que les relations avec les familles.

L’idée pour tous les parents c’est que l’épanouissement futur de leurs enfants dépend des premières années. Aussi, chaque parent doit ou va s’outiller pour parvenir à garantir l’avenir de sa progéniture. Ceci est l’essentiel de la thèse développée par le Docteur Fitzhugh Dodson, un psychologue américain spécialisé dans l’éducation dans les années 1970. Il a développé dans son désormais mythique ouvrage, Tout se joue avant 6 ans qu’il y a différentes phases dans le développement de l’enfant. A chacune va correspondre des besoins distincts sur les plans affectifs, psychomoteurs et intellectuels. Et l’intervention des parents va permettre de répondre au mieux à ces besoins. La satisfaction de ces besoins interviendra donc sur différents aspects comme la discipline, l’altérité, le rapport à la nature, la conscience de soi, l’identité sexuelle ou de genre et l’acquisition des connaissances. 

Selon le Docteur Fitzhugh Dodson, la première étape de développement se situe entre la naissance et 12 mois, qu’il appelle “l’âge du nourrisson”. Pendant cette période, il est vivement conseillé de ne pas laisser le bébé pleurer ; ne pas lui imposer une propreté précoce; le câliner autant que possible ; encourager les pères à être plus impliqués. Lors des premiers pas, il ne faut pas limiter les explorations de l’enfant, sous peine d’entraver la construction de sa confiance en lui. L’enfant doit être libre de se déplacer dans la maison et d’explorer, sans danger évidemment. L’enfant commence aussi à ce stade à s’écouter davantage, notamment sur le plan alimentaire où il est capable de respecter sa sensation de satiété. D’ailleurs, sur ce dernier point le Docteur Fitzhugh Dodson ne considère pas l’allaitement maternel comme supérieur. Il préconise de nourrir l’enfant comme on le souhaite, à la demande, le niveau de faim manifesté par l’enfant étant pour lui un véritable impératif.

Entre 20 mois et 3 ans, l’enfant entre dans la phase de la « première adolescence ». Il veut pendant cette période affirmer son identité et s’oppose  souvent. Il est têtu et inflexible. Il supporte mal les perturbations dans sa routine et peut se mettre en colère facilement. Parallèlement, il acquiert le langage et explore son monde. Il commence à réfléchir et à prévoir. Il a besoin de jeux tranquilles mais aussi de bouger. Les activités créatives l’aident à exprimer ses sentiments qu’il ne peut pas encore verbaliser. La télévision peut être un moyen d’apprendre des mots et des connaissances, à condition qu’il ait d’autres formes de stimulation.

À 4 ans, l’enfant devient plus autoritaire et agressif. Il faut lui imposer des limites et lui offrir des activités diverses pour le divertir. À 5 ans, il devient plus calme, stable, équilibré et coopérant. Il est proche de sa mère et de sa maison, mais il est prêt à partager avec d’autres enfants, comme à l’école. Cette période est une étape clé pour les besoins de l’enfant. Il a beaucoup d’énergie physique qu’il doit libérer en améliorant sa motricité. Il faut lui proposer de nombreuses activités manuelles et physiques (sauter, courir, grimper, tirer…) qui font travailler sa coordination latérale et directionnelle, ce qui contribue aussi à son développement intellectuel. Il faut aussi stimuler ses cinq sens (la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher). Mais surtout, il faut lui parler beaucoup, en lui disant et en lui expliquant ce que l’on fait.

Côté loisirs, l’aptitude au jeu collectif se développe progressivement au fil des âges. La première adolescence marque la transition entre le jeu solitaire et le jeu parallèle : deux enfants ou plus occupent le même espace, mais jouent chacun de leur côté. Puis c’est le jeu associatif, dans lequel les enfants font tous la même chose, sans vraiment échanger. Le jeu coopératif n’intervient qu’après trois ans. La mise en place de rites est le plus sûr moyen d’aider l’enfant à aller se structurer notamment pour le sommeil.

Bien avant la théorie du genre… Docteur Dobson assure que la construction de l’image de soi de l’enfant passe aussi par l’identification à un genre. À partir de 3 ans, garçons et filles vont se comporter différemment et avoir une vision différente d’eux-mêmes et du monde. « Les petits garçons provoquent plus de bagarres, font plus de bruit, prennent plus de risques, ont une pensée plus indépendante, sont plus difficiles à éduquer et constituent le plus fragile des deux sexes » (…) Les petites filles sont beaucoup plus robustes et plus mûres, mais plus soumises, passives, obéissantes, conformistes, sédentaires », avance l’auteur (p.199). Toutefois, au-delà de ces stéréotypes, le Docteur Dobson assure aussi que tous les êtres humains ne sont pas entièrement masculins et féminins et préconise de ne pas être rigides : le garçon peut cuisiner et la fille faire du bricolage si cela lui plaît.

Pour ce qui est de la discipline, le Docteur Dobson estime qu’un excès d’autorité peut pousser l’enfant à devenir craintif et sournois. À l’inverse, tout lui passer, ne pas lui donner de limites, l’expose à se heurter, plus tard, aux règles de la société. Il pense qu’il faut accepter les sentiments des enfants, qu’ils soient bons ou mauvais, et leur montrer qu’on les écoute. Il utilise pour cela la « rétroaction affective », une technique basée sur les travaux du Dr. Carl Rogers. Elle consiste à exprimer les sentiments de l’enfant avec ses propres mots et à les lui répéter comme un écho. Le Docteur Dodson suggère aussi la « discipline par autorégulation ». Il veut que l’enfant apprenne à gérer les conséquences naturelles de ses comportements, sans que les parents interviennent pour le sauver. Cela augmente son respect de soi et son indépendance. Il n’affectionne pas les critiques et les punitions, qui peuvent démotiver l’enfant. Il leur préfère les félicitations et les compliments, qui reconnaissent ses progrès et ses succès. Néanmoins, si une punition est nécessaire, elle doit être cohérente, rapide et adaptée. Elle ne doit pas enlever à l’enfant quelque chose d’essentiel pour lui.

Le Docteur Dodson dit que « l’école commence à la maison ». Il croit que plus les enfants sont exposés à des stimulations intellectuelles dès la petite enfance, plus leur intelligence a des chances d’être élevée. Pour développer la pensée logique, analytique et rationnelle, il faut aider son enfant à découvrir le monde qui l’entoure, par des activités artistiques et en lui permettant de faire le plus possible d’expériences personnelles directes. Cela lui permet de renforcer sa confiance en soi, sa sensibilité, sa conscience des réalités, son originalité et son aptitude à s’adapter. De plus, la  pensée logique et le raisonnement sont des composantes essentielles dans la construction des savoirs à l’école. L’enfant qui aura été accompagné à ce développement par des activités à forte valeur ajoutée éducative réussira davantage à l’école dès les premières classes.

Le langage oral et écrit ainsi que  les mathématiques sont deux compétences clés pour le développement global de l’enfant. Pour les favoriser, il est important de proposer à l’enfant des activités variées, adaptées et ludiques, qui stimulent son intérêt et sa curiosité. Pour le développement du langage oral et écrit chez l’enfant, il est essentiel de lui lire des histoires et des livres adaptés à son âge,  à ses goûts et à ses besoins. On peut aussi lui poser des questions sur ce qu’il a lu, lui demander de raconter l’histoire avec ses propres mots, ou lui proposer d’inventer une suite ou une fin différente. Dès trois ans et demi, on peut initier l’enfant à l’écriture, en lui faisant tracer des lettres, des mots ou des phrases simples. On peut aussi lui faire écrire son prénom, des listes, des cartes, des messages, des histoires, etc. Il est important de respecter le rythme et les capacités de l’enfant, sans le forcer ni le corriger trop souvent. On peut aussi lui faire découvrir la diversité des écrits, en lui montrant des journaux, des magazines, des affiches, des livres, etc. Pour éveiller l’enfant aux mathématiques. Le Docteur Dodson suggère de lui apprendre à compter avec des objets concrets comme des boutons ou des cubes. Vers quatre ans, on peut l’initier aux chiffres et aux nombres, en utilisant des jeux ou des supports visuels. Il conseille aussi de leur faire associer les nombres aux chiffres écrits, en utilisant des jeux ou des supports visuels comme des cartes ou des tableaux. Vers quatre ans, on peut aussi initier l’enfant aux opérations simples comme l’addition ou la soustraction, en lui faisant compter sur ses doigts ou sur des objets.

Toutefois, le Docteur Dodson ne recommande pas de sur-stimuler l’enfant, car cela pourrait avoir l’effet inverse et le démotiver. Il conseille de respecter l’intérêt et le plaisir de l’enfant, et d’arrêter une activité si l’enfant se lasse ou se bloque. Fitzhugh Dodson est également l’auteur de « Comment élever un enfant heureux ». Dans ce dernier livre, il donne des conseils pratiques pour aider les parents à créer un climat familial harmonieux, à favoriser l’autonomie et la confiance en soi de l’enfant, à gérer les conflits et les crises, et à stimuler la créativité et la curiosité de l’enfant. Pour favoriser l’autonomie de son enfant, il préconise de lui laisser faire des choix, de lui donner des responsabilités adaptées à son âge, de le soutenir dans ses efforts sans le juger ni le comparer, et de lui apprendre à résoudre ses problèmes par lui-même. 

Malgré ses limites, l’approche de « Tout se joue avant 6 ans » reste une référence pour les parents qui souhaitent accompagner leur enfant dans ses apprentissages. Il faut toutefois garder à l’esprit que cet ouvrage date des années 1970 et qu’il ne prend pas en compte les changements sociaux et culturels qui ont eu lieu depuis (évolution de la famille, du numérique, des stéréotypes de genre, de la diversité sexuelle, du rôle des femmes, du monde du travail, des théories sur l’allaitement…). 

En conclusion, pour être de meilleurs parents, il est important de s’informer et de se former sur le développement et les besoins des enfants. En lisant des livres, des articles ou en écoutant des podcasts, en participant à des ateliers ou en consultant des professionnels, les parents peuvent enrichir leurs connaissances et leurs compétences parentales. Ils peuvent ainsi adapter leurs méthodes et leurs choix éducatifs en fonction de leur situation personnelle, de leur culture, de leur religion, de leurs valeurs et de leurs revenus. Il faut reconnaître que le niveau de vie a une influence sur les possibilités éducatives des parents et qu’il existe des inégalités dans ce domaine. C’est pourquoi il est essentiel de se renseigner sur les ressources disponibles et les aides possibles pour accompagner les enfants dans leur épanouissement.

Pour aller plus loin

Livres

  • Dr Fitzhugh Dodson, Tout se joue avant six ans, Paris, Marabout, 2019 – & – Le père et son enfant, Paris, Marabout, 2007.
  • Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau, Pocket, 2015.
  • Isabelle Filliozat, Au cœur des émotions de l’enfant, Marabout, 2019.
  • Jane Nelsen, La discipline positive : en famille, à l’école, comment éduquer avec fermeté et bienveillance, Marabout, 2014.
  • Thomas Gordon, Éduquer sans punir : apprendre l’autodiscipline aux enfants, Marabout, 2013.

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